VI. L'individu

 
a) L'homme

L'homme qui forme la société de Hadeth est un montagnard. Le climat, le milieu, le genre de vie et le travail l'ont fortement marqué. Taille moyenne entre 168 et 175 centimètres. Il est robuste et r&aecute;blé. Ses bras et ses jambes sont d'une souplesse et d'une élasticité d''acier bien laminé. La charpente osseuse est solide. Le thorax est proéminent et domine le ventre. On voit souvent ce paysan soulever de grands sacs de blé, de pommes de terre ou d'autres produits de sa récolte, les appuyer sur sa poitrine, les fixer sur le dos de son bourricot ou de sa mule. Soulever des poids, exécuter des tours de force de tous genres, entraient dans les murs du village. Il en reste des traces jusqu'à présent.

Un homme normal devait pouvoir soulever du sol un rouleau calcaire de 65 kg, l'élever bien haut au-dessus de la tête, en un mouvement souple et continue. Il y avait des mortiers en pierre lourde auxquels on fixait une poignée transversale qui servait à les soulever en l'air d'un jet de bras. Les jeunes gens du village se font on honneur de faire carillonner, sans s'essouffler, la cloche de l'église...Cette gymnastique exige des sauts en l'air et des descentes accompagnées de tractions brusques et fortes. La poitrine, les bras, les épaules doivent ajouter leur force au poids du corps tout entier.

Les jeunes filles reconnaissent souvent tel ou tel jeune homme rien qu'en écoutant la cloche sonner, le matin du dimanche! Le carillon n'est pas le même quand ce sont des bras robustes ou des mains fatiguées qui tiennent la corde...

Le montagnard est fier de sa santé et de sa force physique. Il en use dans les travaux des champs, le transport des provisions, des pierres de construction, de grosses poutres pour le toit de sa maison.

L'approche de cet homme, tout en muscles, os et nerfs, est plutôt gênante! Des yeux marron en général, châtains, bleus ou verts parfois, au milieu d'une face brune, blé foncé, dit-on dans le pays, angulcuse, peu souriante de prime abord, volontairement ironique, vous scrutent curieusenicnt. La tête n'est presque jamais chauve. Le front est large et haut. Les cheveux ne sont jamais coupés ras.

La poignée de main échangée dès la première rencontre vous prouve clairement à quel point ce rude travailleur meurtrit sa peau dans la tâche quotidienne!...Les cals, dans la paume de la main, témognenet d'une véritable tyrannie de l'homme sur sa personne. Dans cet individu, qui semble créé pour gratter la roche et la rendre féconde, chaque détail du visage révèle un être énergique, volontaire, courageux, mesuré.

La solitude prolongée avec ses bêtes domestiques et ses idées le rend généralement méditatif. Sa force morale et physique le préserve cependant de tout subjectivisme romanesque ou maladif. Il est franchement intéressé et individualiste. Mais, par contre, il n'est que rarement injuste ou cruel!...

Jaloux, autant qu'on puisse l'être, de son autonomie et de son indépendance sur tous les plans, il est réfractaire à toute forme d'activité en commun: aucune exploitation agricole en commun, aucune propriété collective, aucune coopérative, n'ont pris place à Hadeth. Seul existe l'échange de services, car le paysan y conserve tout son individualisme et toute son indépendance.

Volontiers conservateu, il est fidèle à une partie de son costume traditionnel, très commode pour le travail des champs, paraît-il. Les gens, nés avant 1918, par exemple, et qui n'ont jamais émigré, portent encore le sherwal, pantalon très large de la ceinture aux genoux et qui colle aux jambes jusqu'aux chevilles.1 Ils ont, de plus, le bonnet conique, en feutre épais, haut de 25 cm, sur lequel une toile légère est enroulée en forme de turban ou pliée en triangle, étendue et rejetée sur la nuque et les épaules.

Un rubin de tissu de coton, de soie naturelle, de taine très fine, de couleur voyante, surtout rouge, large de 30 cm, mais long d'au moins quatre mètres, s'enroule plusieurs fois autour des hanches. Le col de la chemise est réduit à une bande étroite, non repliée, plus épaisse que le reste. Le cou est dégagé et ne connaît pas la cravate.

La veste couvre la taille jusqu'` la ceinture seulement et laisse voir le sherwal qui fait d'innombrables plis de haut en bas.2

Le maintien paraît lourd dans cette tenue. Aussi le costume européen est-il de plus en plus porté à Hadeth.

Mais, comme toujours, l'habit ne fait pas le moine et des faits montrent que notre compatriote est capable de colère, de haine, de passions, extrêmement fortes parfois! Les exemples de crimes que nous allons relater sont rates, mais significatifs.

Un meurtre a été commis par des mineurs hadethins, il y a quelques années. Les motifs de ce crime semblent avoir été sans importance. Aucun précédent dans la vie des adolescents ou celle de leurs parents n'a été signalé avant cet acte malheureux.

Il est arrivé à un jeune homme en colère de tirer 16 coups de pistolet sur l'un de ses voisins qui fuyait devant lui. La cause fut probablement un mépris profond de la personne attaquée et une jalousie de travail!

En général, les consequences de la colère sont moins graves. Les petites querelles, bien qu'elles soient fréquentes, se soldent par des coups de poing. Elles se terminent, à moins que la politique n'y mette ses griffes, par la réconciliation.

Les sources de conflits les plus fréquentes sont les problèmes de l'eau dont la distribution est assez mal réglée.3 Les rivalités dans les élections municipales, législatives ou autres...engendrent les haines les plus durables et les procès les plus coûteux. Mais les conflits entre cohéritiers battent le record. Il y en a qui traînent longtemps devant les tribunaux et se terminent par l'émmigration de l'une des parties. La moyenne des procès graves est d'un tous les quatre ans!...

Le vol est presque inconnu dans le village. Un seul jeune homme, ruiné par le jeu et réduit à la misère, y a tenté sa mauvaise chance.

Le reste des conflits se volatilise en jurons bien poivrés qui <<glorifient>> la religion - Dieu en tête - et les femmes!..4

b) La femme

La femme reflète, au physique comme au moral, les traits de son compagnon, avec, en moins, ce qui se rapporte à la délinquance.

De taille généralement peu svelte, peu élégante, mais bien bâtie; teint brun fortement nuancé de rougeur par un sang abondant riche en oxygène. La chevelure est abondante, trés longue dans la vieille génération.

La coquetterie féminine est contenue par les mcurs encore sévères: le rouge à lèvres est discret, les fards et les parfums ne sont employés que par une minorité et en de rares occasions.

La mode n'est pas encore tyrannique. Aussi la femme s'habille-t-elle un peu à l'ancienne, un peu à la mode d'il y a deux ans. Elle use ses robes, ses blouses, ses tailleurs et ses jupes avant de s'en faire faire d'autres.

La majorité de la population n'est pas riche. La mère de famille considére l'argent, dépensé à se procurer du luxe, comme un vol commis aux dépens de la nourriture de ses enfants ou de son mari.

La femme n'éprouve aucune difficulté à se priver. Elle y est préparée dès sa tendre enfance. L'exemple de sa propre maman reste vivant à ses yeux. La fillette, à la maison comme à l'école, est traitée avec sévérité. Son éducation se fait par le travail ménager bien plus que par l'enseignement. Elle participe aux travaux de la maison et porte souvent la nourriture à ses parents qui travaillent aux champs.

C'est à elle qu'on demande d'aller, le matin et le soir, remplir la jarre d'eau fraiche à la source du village.5 Elle prend soin de ses frères et sours s'il y en a de plus jeunes qu'elle. Dés qu'elle arrive à un fâge plus avancé, elle aide à faire le pain, à dormer à manger aux animaux, à laver le linge de la famille. D'habittide, elle est contente de se voir traitée en grande personne et récompensée par les parents.

Cette vie assez dure à la maison paternelle fortifie la jeune fille plus que n'importe quel sport. Elle est peut-être la raison de certains mariages jeunes. Elle fait supporter avec patience les exigences de la belle-mère.

Il est douteux qu'il y ait des mamans qui initient leur fille par une éducation spéciale à son rôle de future maman. C'est l'atmosphére et l'ambiance sociales qui le font pour elles.

Bien des problèmes familiaux sont écartés, en partie sous la pression du milieu villageois qui ne permet pas les commérages, en partie par la soumission traditionnelle et volontaire de la femme.

Celle-ci ne trouve pas mieux que de se décharger de toute responsabilité dans la famille sous le convert bien simple de l'obéissance à son mari. Cette conduite lui épargne bien des difficultés dans son existence. Les parents de la femme eux-mêmes, quand un désaccord naît entre deux époux, tranchent toujours la question en recommandant à leur fille d'être docile et au mari de ne jamais céder de son autorité.

Ce dernier est encore considéré comme on maître. Il a une autorité effective sur sa femme et ses enfants. C'est une position à mi-chemin entre la légalité de la puissance maritale à la romaine et la croyance à une égalité parfaite entre l'homme et sa compagne. Celle-ci, tant qu'elle reste dans les limites traditionnelles de son rôle un peu subordonné, se voit honorée par le mari. Les abus sont rares de la part des maris de notre village. Les quelques exceptions sont bien connues. Tout le monde en parle avec un peu d'amertume, un peu d'incompréhension à l'égard de la femme, un peu de mépris pour le couple...

Nous ne connaissons aucun cas de séparation de mari et de femme à Hadeth.


1Sherwal, d'origine persane. <<C'est à partir de la conquête de la Phénicie par les Perses Achéménides, au VIe siècle avant notre ére, qu'on voit apparaître en Phénicie l'usage de ce vétement. Plus tard à l'époque romaine, on le voit fréquemment sur les reliefs de Palmyre, qui fut en relations intimes avec l'empire parth.>> (E.M. Chéhab, Bul. du M. B., p. 50.) -- Quant au bonnet conique, appelé lebbadé, du mot lebbad feutre: voici ce qu'en dit M. Chéhab, dans le livre que nous venons de citer, p. 53: <<L'usage de cette coiffure remonte au Liban à de très hautes époques. Elle coiffe les statuettes phéniciennes les plus anciennes que nous ayons trouvées. Elle est attestée au moins dès le XVIIIe siècle avant le Christ.>>

2La veste, qu'on a pris l'havitude d'appeler jacquette, a remplacé, pendant les 25 premières annés du XXe s., la 'Aba qui était en laine torse, à manches courtes, ouverte par devant et tombant jusqu'aux genoux. Le veston actuel est en tissu de coton ordinaire, bleu marine ou noir.

3Cf. plus haut, pp. 35-37. Il faut noter que les temps de changement de <<rôle>>, ou de <<tour>> d'eau sont rarement précis&eacutes à la montre! Les paysans règlent leur temps approximativement, en prenant pour point de repère l'ombre portée d'un rocher, celle d'une colline ou d'une montagne. Des malentendus naissent souvent, surtout quand un nuage obstrue les rayons du soleil!

4Les insultes sont souvent basées sur le fait d'atteindre l'adversaire et dans on honneur, en imputant à sa mère, à sa sur ou à sa femme des actes déshonorants, et dans sa religion en blasphémant contre tout ce qui est adoré.

5Cette corvée a cessé depuis l'arrivée de l'eau courante à Hadeth, en 1956. Mais quelques paysans préfèrent envoyer puiser leur eau de table à la source!